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Les éléments pour la théologie du synode

Ce texte reprend les thèses présentées lors de la première journée synodale. Cette intervention se proposait d'apporter quelques lumières, d'aborder quelques thèmes pour stimuler les travaux qui viendront, les enraciner dans l’Écriture. C'est donc ce va-et-vient permanent avec le texte biblique que les notes qui suivent reprennent.

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Conférence du Fr. Pavel SYSSOEV OP donnée le 19 novembre aux délégués synodaux.

 Le peuple de Dieu qui se met en marche.

L’Écriture emploie de nombreuses images pour exprimer le mystère de l’Église. Elle est le champ des semailles de Dieu et aussi sa Cité sainte ; le peuple et le Temple, la Vigne et le Corps du Christ, l’Épouse et notre Mère, le bercail et la maison.

LG 6 Tout comme dans l'ancien Testament la révélation du royaume est souvent présentée sous des figures, de même maintenant c'est sous des images variées que la nature intime de l'Eglise nous est montrée, images tirées soit de la vie pastorale ou de la vie des champs, soit du travail de construction ou encore de la famille et des épousailles, et qui se trouvent ébauchées déjà dans les livres des prophètes.

L'Eglise, en effet, est le bercail dont le Christ est l'entrée unique et nécessaire (Jn 10,1-10).Elle est aussi le troupeau dont Dieu a proclamé lui-même à l'avance qu'il serait le pasteur (cf. Is 40,11 Ez 34,11 s.), et dont les brebis, quoiqu'elles aient à leur tête des pasteurs humains, sont cependant continuellement conduites et nourries par le Christ même, Bon Pasteur et Prince des pasteurs (cf. Jn 10,11 1P 5,4), qui a donné sa vie pour ses brebis (cf. Jn 10,11-15).

L'Eglise est le terrain de culture, le champ de Dieu (1Co 33,9). Dans ce champ croît l'antique olivier dont les patriarches furent la racine sainte et en lequel s'opère et s'opérera la réconciliation entre Juifs et Gentils (Rm 11,13-26). Elle fut plantée par le Vigneron céleste comme une vigne choisie (Mt 21,33-43 par. ; cf. Is 5,1 ss.). La Vigne véritable c'est le Christ: c'est lui qui donne vie et fécondité aux rameaux que nous sommes: par l'Eglise nous demeurons en lui, sans qui nous ne pouvons rien faire (Jn 15,1-5).

Bien souvent aussi, l'Eglise est dite la construction de Dieu (1Co 3,9). Le Seigneur lui-même s'est comparé à la pierre rejetée par les bâtisseurs et devenue pierre angulaire (Mt 21,42 par.; cf. Ac 4,11 1P 2,7 Ps 117,22).Sur ce fondement, l'Eglise est construite par les apôtres (cf. 1Co 3,11), et de ce fondement elle reçoit fermeté et cohésion. Cette construction est décorée d'appellations diverses: la maison de Dieu (1Tm 3,15), dans laquelle habite la famille, l'habitation de Dieu dans l'Esprit (Ep 2,19-22), la demeure de Dieu chez les hommes (Ap 21,3), et surtout le temple saint, lequel, représenté par les sanctuaires de pierres, est l'objet de la louange des saints Pères et comparé à juste titre dans la liturgie à la Cité sainte, la nouvelle Jérusalem(6). En effet, nous sommes en elle sur la terre comme les pierres vivantes qui entrent dans la construction (1P 2,5). Cette Cité sainte, Jean la contemple descendant du ciel d'auprès de Dieu à l'ère où se renouvellera le monde, prête comme une fiancée parée pour son époux (Ap 21,1 s.).

L’Église s'appelle encore "la Jérusalem d'en haut" et "notre mère" (Ga 4,26 cf. Ap 12,17) ; elle est décrite comme l'épouse immaculée de l'Agneau immaculé (Ap 19,7; 21,2 cf. Ap 21,9 22,17) que le Christ "a aimée, pour laquelle il s'est livré afin de la sanctifier" (Ep 5,26), qu'il s'est associée par un pacte indissoluble, qu'il ne cesse de "nourrir et d'entourer de soins" (Ep 5,29) ; l'ayant purifiée, il a voulu qu'elle lui soit unie dans l'amour et la fidélité (cf. Ep 5,24), la comblant enfin et pour l'éternité des biens célestes, pour que nous puissions comprendre l'amour envers nous de Dieu et du Christ, amour qui défie toute connaissance (cf. 2Co 5,66), l'Eglise se considère comme exilée, en sorte qu'elle est en quête des choses d'en haut dont elle garde le goût, tournée là où le Christ se trouve, assis à la droite de Dieu, là où la vie de l'Eglise est cachée avec le Christ en Dieu, attendant l'heure où, avec son époux, elle apparaîtra dans la gloire (cf. Col 3,1-4).

L’Église est donc un mystère qui est toujours plus riche que ce que nous en percevons immédiatement, elle est ce dessein bienveillant du Père (Eph 1, 9-10 9 Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu'Il avait formé en lui par avance, 10 pour le réaliser quand les temps seraient accomplis: ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres.) qui veut que beaucoup se réjouissent de sa lumière (PE IV) et qui rassemble en son Fils ses enfants dispersés.

Parmi ces figures, ces icônes de l’Église, une a une importance toute particulière. C'est celle du peuple de Dieu qui se met en marche. Une communauté qui se met en route guidée par l'obéissance à l'appel de Dieu.

Un peuple, une communauté – mais comme ce peuple est particulier !

Abraham notre père répond à l'appel, se met en marche, et c'est par cette réponse qu'il devient le père d'une multitude de peuples. Dieu ne prend pas un clan, une tribu, une nation préexistante pour en faire son peuple. Il choisit un couple âgé et stérile, Abram, Saraï, qui répondent à son appel, qui mettent leur foi en sa promesse et il tire un peuple qui sera le sien propre parmi toutes les nations de la terre.

Gn 121 Yahvé dit à Abram: "Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t'indiquerai. 2 Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom; sois une bénédiction! 3 Je bénirai ceux qui te béniront, je réprouverai ceux qui te maudiront. Par toi se béniront tous les clans de la terre." 4 Abram partit, comme lui avait dit Yahvé, et Lot partit avec lui. Abram avait 75 ans lorsqu'il quitta Harân. 5 Abram prit sa femme Saraï, son neveu Lot, tout l'avoir qu'ils avaient amassé et le personnel qu'ils avaient acquis à Harân; ils se mirent en route pour le pays de Canaan et ils y arrivèrent.

Trois choses à souligner : ce peuple naît de la foi.

Croire, c'est partir.

Être à Dieu, c'est être pour tous.

 

1) D'abord, cette nation est engendrée par la foi. C'est elle qui engendre, ce qui donne la fécondité à l'humanité asséchée par la mort.

Gn 17 1 Lorsqu'Abram eut atteint 99 ans, Yahvé lui apparut et lui dit: "Je suis El Shaddaï, marche en ma présence et sois parfait. 2 J'institue mon alliance entre moi et toi, et je t'accroîtrai extrêmement." 3 Et Abram tomba la face contre terre. Dieu lui parla ainsi: 4 "Moi, voici mon alliance avec toi: tu deviendras père d'une multitude de nations.

Ga 3 6 Ainsi Abraham crut-il en Dieu, et ce lui fut compté comme justice. 7 Comprenez-le donc: ceux qui se réclament de la foi, ce sont eux les fils d'Abraham.

et Gn 211 Yahvé visita Sara comme il avait dit et il fit pour elle comme il avait promis. 2 Sara conçut et enfanta un fils à Abraham déjà vieux, au temps que Dieu avait marqué. 3 Au fils qui lui naquit, enfanté par Sara, Abraham donna le nom d'Isaac. 4 Abraham circoncit son fils Isaac, quand il eut huit jours, comme Dieu lui avait ordonné. 5 Abraham avait cent ans lorsque lui naquit son fils Isaac. 6 Et Sara dit: "Dieu m'a donné de quoi rire, tous ceux qui l'apprendront me souriront." 7 Elle dit aussi: "Qui aurait dit à Abraham que Sara allaiterait des enfants! car j'ai donné un fils à sa vieillesse."

Sarah rit, mais elle croit aussi. Et à ce rire répond le rire de Dieu qui amène un fils de la promesse à l'existence. Dieu adresse un appel et c'est la réponse à cet appel qui rend fécond.

La foi et non pas le lien de sang crée cette famille de Dieu qu'est son peuple.

Lc 8 19 Sa mère et ses frères vinrent alors le trouver, mais ils ne pouvaient l'aborder à cause de la foule. 20 On l'en informa: "Ta mère et tes frères se tiennent dehors et veulent te voir." 21 Mais il leur répondit: "Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique."

 L’Église, le mot qui signifie convocation, assemblée naît de la réponse à la convocation de Dieu.

Le mot « église » vient du latin ecclesia, issu du grec ekklesia ( ἐκκλησία), qui signifie assemblée.

Le peuple naît de la réponse au don de la Loi en Sinaï – nous écouterons, nous obéirons, nous mettrons en pratique 

Ex 19, 7 Moïse alla et convoqua les anciens du peuple et leur exposa tout ce que Yahvé lui avait ordonné, 8 et le peuple entier, d'un commun accord, répondit: "Tout ce que Yahvé a dit, nous le ferons." Moïse rapporta à Yahvé les paroles du peuple.

Dt 5 27 Toi, approche pour entendre tout ce que dira Yahvé notre Dieu, puis tu nous répéteras ce que Yahvé notre Dieu t'aura dit; nous l'écouterons et le mettrons en pratique."

 

Ce n'est plus un ramassis des gens qui fuit l'oppression de pharaon, c'est un peuple uni de l'unité divine. Le peuple naît de la foi. De même, c'est « Dieu qui exhorte par nous », il nous adresse un appel dans son Fils unique et le peuple des croyant est engendré par l'obéissance de la foi qui répond à la proclamation évangélique : Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique…

1 P 2 9 Mais vous, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, pour proclamer les louanges de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière, 10 vous qui jadis n'étiez pas un peuple et qui êtes maintenant le Peuple de Dieu, qui n'obteniez pas miséricorde et qui maintenant avez obtenu miséricorde.

Écouter sa voix, c'est faire partie de  son peuple, c'est naître à la vie nouvelle. Ce peuple naît de la foi.

 

2) Répondre, c'est partir.

He 11 8 Par la foi, Abraham obéit à l'appel de partir vers un pays qu'il devait recevoir en héritage, et il partit ne sachant où il allait. 9 Par la foi, il vint séjourner dans la Terre promise comme en un pays étranger, y vivant sous des tentes, ainsi qu'Isaac et Jacob, héritiers avec lui de la même promesse. 10 C'est qu'il attendait la ville pourvue de fondations dont Dieu est l'architecte et le constructeur. 11 Par la foi, Sara, elle aussi, reçut la vertu de concevoir, et cela en dépit de son âge avancé, parce qu'elle estima fidèle celui qui avait promis. 12 C'est bien pour cela que d'un seul homme, et déjà marqué par la mort, naquirent des descendants comparables par leur nombre aux étoiles du ciel et aux grains de sable sur le rivage de la mer, innombrables... 13 C'est dans la foi qu'ils moururent tous sans avoir reçu l'objet des promesses, mais ils l'ont vu et salué de loin, et ils ont confessé qu'ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre. 14 Ceux qui parlent ainsi font voir clairement qu'ils sont à la recherche d'une patrie. 15 Et s'ils avaient pensé à celle d'où ils étaient sortis, ils auraient eu le temps d'y retourner. 16 Or, en fait, ils aspirent à une patrie meilleure, c'est-à-dire céleste. C'est pourquoi, Dieu n'a pas honte de s'appeler leur Dieu; il leur a préparé, en effet, une ville...

La réponse de la foi biblique est essentiellement l'Exode. Sortir de la terre d'esclavage. Cesser de servir le pharaon. Choisir de servir Dieu dans le désert plutôt que s'installer dans une stabilité d'esclavage : misère, mais garantie ; liberté, si incertaine.

He 11 24 Par la foi, Moïse, devenu grand, refusa d'être appelé fils d'une fille d'un Pharaon, 25 aimant mieux être maltraité avec le peuple de Dieu que de connaître la jouissance éphémère du péché, 26 estimant comme une richesse supérieure aux trésors de l'Egypte l'opprobre du Christ. Il avait, en effet, les yeux fixés sur la récompense. 27 Par la foi, il quitta l'Egypte sans craindre la fureur du roi: comme s'il voyait l'Invisible, il tint ferme.

L’Église marche, comme si elle voyait l'invisible. Elle marche, les yeux fixés sur celui qui est son compagnon de route, son guide, invisible et sûr, son maître, son Époux qui la mène au désert pour parler à son cœur (Os). Elle marche parce qu'elle écoute sa voix et répond à sa parole. Répondre, c'est marcher et marcher avec Dieu. A sa suite. En mettant ses pas dans les siens.

Si Dieu en venant sur terre vient comme un pauvre prêcheur qui n'a pas où reposer la tête, que signifie de suivre ses pas ? Si Jésus marche en passant ses nuits à prier Dieu, où trouverons-nous notre force ? S'il entre dans sa gloire par la Croix et si sa Résurrection doit devenir la nôtre, comment le suivre sans accomplir le même Exode ?

Mon confrère dominicain, le père Gabriel Ranquet a écrit un très beau petit livre : L'un et l'autre exode.  Sortir de soi pour aller vers Dieu. Et dans le même mouvement, sortir de soi vers les autres, les servir, vivre pour eux, avec eux, mais sortir. L'un et l'autre exode. Disciple donc de Dieu : celui qui écoute, se met à la suite du Maître, qui s'abandonne à la parole de Dieu et quitte son pays. Et, inséparablement, l'autre Exode, une missionnaire des disciples – « allez par le monde entier, proclamez la bonne nouvelle à toute la création » (Mc 16, 15).

Mt 28 16 Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait donné rendez-vous. 17 Et quand ils le virent, ils se prosternèrent; d'aucuns cependant doutèrent. 18 S'avançant, Jésus leur dit ces paroles: "Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. 19 Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, 20 et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde."

L'union intime avec Dieu et l'unité du genre humain, inséparablement :

LG 1 Le Christ est la lumière des peuples; réuni dans l'Esprit-Saint, le saint Concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes créatures la bonne nouvelle de l'Evangile répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l'Eglise (cf. Mc 16,15). L'Eglise étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain,

 

3) Cela nous ramène à notre troisième aspect : être pour Dieu, c'est être pour tous. Pourquoi Dieu se crée-t-il un peuple, le sien propre, est-ce à l'exception de toutes les autres ? Non pas pour exclure, mais pour rassembler. Le peuple élu de la Loi de Sinaï a cette mission d'être le témoin pour tous les peuples, serviteur pour toutes les nations, en lui seront béni tous les peuple de la Terre. Il prépare la venue du Fils de la Promesse qui rassemblera dans son corps les Juifs comme les païens,

Eph 2 grâce au sang du Christ. 14 Car c'est lui qui est notre paix, lui qui des deux peuples n'en a fait qu'un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, 15 cette Loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, 16 et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul Corps, par la Croix: en sa personne il a tué la Haine. 17 Alors il est venu proclamer la paix, paix pour vous qui étiez loin et paix pour ceux qui étaient proches: 18 par lui nous avons en effet, tous deux en un seul Esprit, libre accès auprès du Père. 19 Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers ni des hôtes; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu. 20 Car la construction que vous êtes a pour fondations les apôtres et prophètes, et pour pierre d'angle le Christ Jésus lui-même. 21 En lui toute construction s'ajuste et grandit en un temple saint, dans le Seigneur; 22 en lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu, dans l'Esprit.

 

Voilà trois aspects du mystère de l’Église qu'il nous est bien avoir présents à l'esprit pour entrer un peu plus dans l'intelligence de ce mystère que nous sommes, que nous célébrons en ce synode, que nous servons : l’Église est un peuple engendré par la foi

peuple de l'Exode

peuple pour les autres, peuple à la vocation universelle.

  1. Les disciples d’Emmaüs

Notre situation, celle d'une société post-chrétienne, celle de l’Église dans la société post-chrétienne nous semble inédite. En effet, que signifie la nouvelle évangélisation pour nous ? Non seulement un nouveau élan pour annoncer la bonne nouvelle à ceux qui n'en ont jamais entendu parler : une évangélisation va vers un nouveau monde ; mais quelque chose de bien plus spécifique, plus complexe. Nous parlons, nous témoignons, nous vivons au milieu de gens désabusés. Déçus. Qui historiquement ont été chrétiens et que ne le sont plus. Non seulement ils ne savent pas, mais ils croient savoir. Je sais ce que l’Église a à me dire. Je sais ce que la Bible a à me transmettre. Je sais et je n'en veux pas.

Que savez-vous au juste ? Que dit l’Écriture ? De quoi l’Église témoigne-t-elle ? Vite, nous découvrons que les représentations de notre vis-à-vis sont chimériques, caricaturales – ce qui ne signifie pas qu'elles sont sans lien avec le réel – mais il nous faut reprendre les choses à neuf. Les choses qui allait de soi, ne vont plus de soi. La culture de transmission – à supposer qu'elle a été plus ou moins évidente (nous idéalisons facilement le passé qui a été autrement dramatique)  – ne l'est certainement plus. Et, en plus, nous ne bénéficions plus de la fraîcheur du regard, de la bienveillance due à l'exotisme. « Je sais ce que vous avez à me dire, avant même que vous parliez, et je n'en veux pas ». « Vous êtes chrétien, vous êtes prêtre, religieuse, religieux donc vous devez penser que… donc vous me jugez en affirmant que… donc … » Je n'ai encore rien dit, je suis discrédité par le simple fait d'appartenir à cet ensemble, plus ou moins fantasmatique, du christianisme.

Ce n'est pas un missionnaire face à une culture neuve, ni à un monde vraiment païen (car le vrai monde païen est profondément religieux, fasciné par le mystère de Dieu, avide de ce Dieu inconnu que S. Paul tente d'annoncer), mais un témoin discrédité, et donc très vite se doutant : mais faut-il que je parle ?

La route que j'ai faite jusqu'ici, pourquoi m'a-t-elle mené vers cet échec apparent ? Nous espérions un renouveau, nous nous sommes donnés à cette noble tâche, et voilà que cela semble se solder par un échec. Le nombre de baptêmes, de mariages, d'ordinations en baisse constante. La culture chrétienne qui se réduit comme la peau de chagrin. Les églises de plus en plus désertes. Et ainsi de suite – nous connaissons par cœur ces litanies, précisément parce que le sujet nous tient à cœur. Nous aimons Dieu, nous aimons son Église, c'est une douleur d'une longue traversé nocturne. Comment marcher avec Dieu, comment répondre à son appel, être disciple de Jésus sur ces routes de notre civilisation post-chrétienne ?

Cette question nous semble neuve et inédite, mais l'est-elle vraiment ?

Le jour même de la Résurrection de Jésus deux disciples fuient Jérusalem.

Lc 24 13 Et voici que, ce même jour, deux d'entre eux faisaient route vers un village du nom d'Emmaüs, distant de Jérusalem de 60 stades, 14 et ils conversaient entre eux de tout ce qui était arrivé. 15 Et il advint, comme ils conversaient et discutaient ensemble, que Jésus en personne s'approcha, et il faisait route avec eux; 16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. 17 Il Leur dit: "Quels sont donc ces propos que vous échangez en marchant?" Et ils s'arrêtèrent, le visage sombre. 18 Prenant la parole, l'un d'eux, nommé Cléophas, lui dit: "Tu es bien le seul habitant de Jérusalem à ignorer ce qui y est arrivé ces jours-ci"  -- 19 "Quoi donc?" Leur dit-il. Ils lui dirent: "Ce qui concerne Jésus le Nazarénien, qui s'est montré un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple, 20 comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié. 21 Nous espérions, nous, que c'était lui qui allait délivrer Israël; mais avec tout cela, voilà le troisième jour depuis que ces choses sont arrivées! 22 Quelques femmes qui sont des nôtres nous ont, il est vrai, stupéfiés. S'étant rendues de grand matin au tombeau 23 et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont revenues nous dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le disent vivant. 24 Quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau et ont trouvé les choses tout comme les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l'ont pas vu!" 25 Alors il leur dit: "O coeurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu'ont annoncé les Prophètes! 26 Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire?" 27 Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait. 28 Quand ils furent près du village où ils se rendaient, il fit semblant d'aller plus loin. 29 Mais ils le pressèrent en disant: "Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme." Il entra donc pour rester avec eux. 30 Et il advint, comme il était à table avec eux, qu'il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. 31 Leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent... mais il avait disparu de devant eux. 32 Et ils se dirent l'un à l'autre: "Notre cœur n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures?" 33 A cette heure même, ils partirent et s'en retournèrent à Jérusalem. Ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, 34 qui dirent: "C'est bien vrai! le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon!" 35 Et eux de raconter ce qui s'était passé en chemin, et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.

 

Reprenons certains éléments de ce récit.

Ils marchent ensemble. - La communauté de vie, même désaxée – ils s'éloignent de Jérusalem – rend possible la rencontre avec Dieu.  Il n'est pas bon que l'homme soit seul. La nécessité de se parler et de se connaître.

Ils accueillent ce « quelqu’un » qui fait route avec eux. La reconnaissance se fait après-coup. Dieu était là et je ne le savais pas ! Là, où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d'eux.

Les disciples sont sincères dans leur déception. Ils ont le courage de la dire, d'adresser comme un reproche voilé : Nous espérions… Et voici que leur espérance est déçue. Mais était-ce vraiment une espérance, au sens plénier du terme ? Qu'attendaient-ils au juste ? Que voulait-il de Dieu ? Pourtant, leur attente était aussi fondée dans les signes donnés par Dieu, il nous faut donc discerner et purifier cette attente et cette tristesse. Dieu répondra aux reproches de Job ; il sera dur avec des fausses consolations de ses amis.

L'ordre d'entrée dans le mystère de résurrection est l'ordre même de la fidélité au mystère de la Croix. Jean, Madeleine, les saintes femmes. Il leur faudra entrer dans le mystère de la Croix pour accéder à la fécondité apostolique.

Les disciples avouent leur expérience de la non-croyance : ces femmes qui annoncent la bonne nouvelle ne sont pas reçues. L'apôtre aura à faire expérience ce que signifie croire sur la parole de l'autre, se laisser instruire par une personne qui n'a pas d'emblée d'autorité à ses yeux.

Lire et relire la Parole. Ne pas la plier à sa vie, mais élargir notre vie à son horizon.

Le cœur brûlant. Garder cette flamme et s'y fier. Les disciples demandent à leur compagnon de rester avec eux parce que le jour baisse. Non seulement le Ressuscité se joint à eux à leur insu, mais ils répondent par cet acte de charité concrète qui rend possible la découverte de l'identité du Christ.

Le mystère Eucharistique. Dieu se donne et il s'agit de l'accueillir, d'en vivre, de l'adorer. Le témoignage en découlera. L'Eucharistie – Dieu avec nous, le Seigneur sauve – est notre force, la source de notre espérance, le sens de notre route. C'est de cela que nous avons à parler, car c'est de cela que nous vivons.

Fr. Pavel Syssoev, op.

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